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As bestas – Critique

40 ans, 4 longs métrages en solo et une série TV, le tout suivant une progression constante. Rodrigo Sorogoyen est LA grande révélation du cinéma espagnol des années 2010. Avec As bestas, « thriller rural » dans lequel il va à nouveau se faire confronter les cultures espagnoles et françaises, le réalisateur élève encore un niveau déjà exceptionnel pour livrer un film d’une puissance remarquable, autant dans son écriture que dans sa mise en scène.

Après un premier long-métrage, Stockholm, co-réalisé avec Borja Soler et qui a fait le tour des festivals en 2013 mais n’a pas eu droit à une sortie française, Rodrigo Sorogoyen a frappé très fort avec un premier film en solo baptisé Que dios nos perdone, sorti un peu partout. Un polar extrêmement dense et maîtrisé qui ne pouvait que l’installer parmi les réalisateurs à suivre de près. Si le film est sorti en 2016, le réalisateur, également scénariste, avait déjà écrit avec son acolyte Isabel Peña cette histoire d’un couple d’étrangers venus s’installer dans une zone rurale espagnole. 7 ans, quelques réécritures et l’expérience sur 3 films supplémentaires plus tard, voici donc As bestas. Un film extrêmement singulier même si la cinéphilie de Rodrigo Sorogoyen s’y exprime. Un film qui affirme sa signature d’auteur, assez évidente, autant que sa capacité à se renouveler en permanence et son désir d’explorer de nouveaux horizons. Quand on entre dans son film, on ne sait pas trop où il va nous emmener, mais on ressent dès les premières secondes cette sensation de se trouver entre les mains d’un cinéaste qui sait parfaitement où il va et comment il va y aller. Mais on ressent avant tout une sensation de malaise, quelque chose de très fort tout en étant jamais souligné, et qui va s’exprimer par l’image en jouant habilement avec notre regard de spectateur et nos attentes par rapport à son oeuvre mais également à tout un pan de l’histoire du cinéma avec lequel il va jouer. Devant As bestas, comme c’était déjà le cas devant Madre, on ressent une forme de sérénité et d’affirmation dans la mise en scène et la narration qui sont habituellement l’apanage de réalisateurs bien plus expérimentés. On est face à un cinéaste évidemment solide techniquement, ce qui devrait être le minimum syndical, mais on est surtout face à un cinéaste qui semble avoir tout compris à son art, quitte à apparaître comme complètement anachronique dans sa façon de faire du cinéma.

Depuis sa présentation au festival de Cannes en mai dernier, l’écriture d’As bestas a énormément, et tout à fait justement, été louée. En effet, le scénario de Rodrigo Sorogoyen et Isabel Peña est un modèle d’écriture, autant dans sa structure narrative que dans sa progression dramatique, dans la finesse du trait pour caractériser les personnages comme dans l’émotion qu’il cherche à provoquer. Le récit, d’abord très intime, va peu à peu prendre une dimension universelle et ce qui ressemblait à un pur film de genre va s’appuyer sur ces fondations pour accéder à quelque chose de bien plus vaste. En vérité, ce que fait Rodrigo Sorogoyen tient du jamais vu. Au premier abord, on va évidemment penser à des éléments provenant de grands classiques tels que Délivrance de John Boorman, Les Chiens de paille de Sam Peckinpah ou La Traque de Serge Leroy pour les plus emblématiques, ou un de leurs beaux héritiers espagnols, The Backwoods de Koldo Serra. Comme dans le chef d’oeuvre de Peckinpah, un couple cultivé (Dustin Hoffman incarnait un mathématicien, Denis Ménochet est un professeur) vient s’installer dans un coin rural complètement paumé, tente de s’y insérer et les choses finissent par déraper. Le cadre du thriller rural est toujours assez précis et on y retrouve en général les mêmes éléments : des gueules patibulaires, une agression à caractère sexuel et une quête vengeresse. L’être humain civilisé y est poussé à retrouver une sorte d’instinct animal pour se faire justice. Sauf que chez Sorogoyen, le cadre a beau sembler familier, ce n’est pas le film qu’il cherche à faire. Tout d’abord il fait le choix d’un « héros » dont l’apparence physique massive, premier élément donné au spectateur après être simplement nommé « el Francés », ne le fait jamais dénoter dans un environnement paysan extrêmement rude. Il ne sera révélé que plus tard qu’il est un intellectuel. Il laisse planer la menace d’un viol, en jouant avec l’expérience cinéphile du spectateur, mais n’y cède jamais. Et surtout, il prend un énorme contrepied au genre en refusant d’en faire un film de vengeance. Ainsi le personnage qui apparaissait comme un roc, qu’on imaginait capable de régler ses problèmes par la force à cause de nos propres stéréotypes, aura une destinée tout à fait différente de ce qu’on pouvait attendre. Même si elle est clairement énoncée par le personnage le plus lucide du film à cet instant, son épouse. Alors oui, As bestas est bien un thriller rural, mais d’un genre nouveau, et qui ne ressemble qu’à ses auteurs. Même les éléments de western qu’on peut y déceler assez évidemment, du bar du village descendant du saloon comme unique lieu de rencontre, à l’intrusion du monde moderne dans un quotidien qui semble figé depuis des siècles, sont utilisés d’une façon déstabilisante, comme dans un miroir déformant.

Une notion de miroir qu’on retrouve également en comparant le film à Madre dont la structure s’oppose de façon quasi exacte. Dans le film précédent la disparition, motif qui semble passionner les auteurs, intervenait très tôt dans le film quand elle sert ici de point de bascule avant le dernier quart. Ici des français partent pour une nouvelle vie en Espagne quand c’était l’inverse dans Madre. On retrouve également des idées de narration qui semblent aujourd’hui définir le cinéma de Rodrigo Sorogoyen et qui dénotent dans le cinéma contemporain. En effet, le spectateur est aujourd’hui habitué à être pris par la main en permanence et à ce qu’on lui explique les choses plusieurs fois pour bien s’assurer qu’il ne passe à côté d’aucun élément. A l’inverse, Sorogoyen prend le pari de faire une confiance totale au spectateur et à son attention. Comme dans El reino, les personnages et divers éléments de l’intrigue sont introduits à travers une vaste séquence de dialogues qui nécessite une attention totale du spectateur. Si ce dernier ne s’abandonne pas, il lui manquera des éléments pour s’impliquer totalement car les auteurs n’y reviendront pas. Cependant, de par son rythme plus posé, As bestas se montre peut-être moins exigeant qu’El reino sur ce point, ce dernier défilant à toute allure. On retrouve également ce goût prononcé, et tellement salvateur aujourd’hui, pour une somme de personnages moralement très ambigus. Sorogoyen a bien compris que la fiction s’abreuve du réel et que les personnages les plus passionnants ne sont ni tout blancs ni tout noirs. Ainsi, il va partir d’archétypes qu’il va peu à peu déconstruire. D’un côté un couple d’étrangers dont on ne voit que la noblesse de la démarche avant que n’apparaisse l’orgueil et l’aveuglement. De l’autre des bouseux locaux immédiatement antipathiques et dangereux, mais qu’on finira par comprendre (sans les excuser, ils restent ignobles) au détour d’une des scènes les plus incroyables du film. Tout l’intelligence et la finesse du film tiennent dans ces basculements toujours subtils, jamais amenés avec de grands sabots, et dans cette façon d’intégrer du réalisme dans la fiction. Sorogoyen ne cherche pas à recréer le réel, il est bien conscient de faire du cinéma. Mais il a cette faculté à intégrer des éléments qui rendent l’ensemble extrêmement réaliste. Un exemple parmi d’autres est le personnage du chien, pas assez bien éduqué pour suivre son maître à la trace, et qui va logiquement n’être d’aucune aide lors des recherches de la dernière partie du film. A l’inverse du chien de berger qu’on croise et qui restera au pied de son maître jusqu’au bout. Cette attention portée à chaque détail renforce encore l’immersion du spectateur dans cette histoire qui, sur le papier, n’aurait rien de vraiment passionnant. Mais sous la plume de Rodrigo Sorogoyen et Isabel Peña, et devant la caméra si habile de Sorogoyen, elle s’impose comme une oeuvre complexe et littéralement fascinante.

Un brillant scénario ne faisant pas nécessairement un grand film, c’est à travers la mise en scène qu’As bestas prend toute son ampleur. Dès les premières secondes, cadrant au plus près et dans un ralenti flamboyant des aloitadores luttant pour immobiliser des chevaux galiciens sauvages afin de les soigner et couper leur crin, il énonce avec un sens subtil de la parabole une importante partie du propos du film. Il y filme une tradition ancestrale, la « rapa das bestas », où des hommes initiés depuis l’enfance affrontent ces chevaux sauvages à mains nues. L’iconisation extrême apportée par le ralenti et ces corps humains et animaux qui semblent se fondre jusqu’à ce qu’un prenne le dessus sur l’autre (ici, l’humain sur la nature) apportent à cette scène une puissance évocatrice rare, et suffisamment troublante pour qu’elle accompagne le spectateur sans qu’il ne sache trop quoi en faire, jusqu’à ce qu’une séquence majeure et beaucoup plus « brutale » vienne lui faire écho. Cette introduction est par ailleurs la seule séquence extrêmement démonstrative du film, tout le reste jouant beaucoup plus sur une forme de sobriété mais toujours toute en maîtrise et précision. Rodrigo Sorogoyen va en plus apporter une véritable forme de narration visuelle afin de faire progresser son intrigue sur plusieurs niveaux : par le scénario en lui-même, par les dialogues et donc par l’image. Jusqu’à la scène étouffante (littéralement) dans la clairière avec Antoine et les deux frères, on n’a que des mouvements très fluides, à une certaine distance des personnages, probablement à la Dolly ou sur des rails de travelling. Et les images sont composées en scope anamorphique comme pour isoler les personnages d’un environnement auquel ils sont montrés comme étrangers. Après cette scène, dans ce qui constitue la seconde partie du film bien qu’elle arrive assez tard, le dispositif n’est plus du tout le même avec l’utilisation d’objectifs sphériques et d’un filmage à la steadicam. L’idée est ici d’illustrer un personnage qui a fini par se fondre dans l’environnement tout en lui collant au plus près des émotions. Le passage d’un dispositif à l’autre est extrêmement subtil est fait totalement sens dans la mesure où il s’opère au moment précis où le film bascule : d’une sorte de neo-western on passe à un drame intimiste, d’une sorte de cow-boy on passe à une résistante. Par ailleurs, si de nombreux cinéastes voient leurs plan-séquences loués car constituant des prouesses techniques (parfois fallacieuses), ceux de Rodrigo Sorogoyen sont pleins de sens. Il y en a deux dans As bestas, et ils sont utilisés non pas pour en mettre plein la vue mais pour conserver l’énergie des acteurs. Deux séquences de dialogues donc. Une première en plan fixe entre Antoine (Denis Ménochet) et Xan (Luis Zahera), au comptoir du bar où ils se retrouvent habituellement avec le reste du petit nombre d’habitants du coin (les hommes uniquement). Une séquence fondamentale qui vient conclure une succession de coups bas d’un envers l’autre, quelques temps après une scène d’intimidation nocturne très éprouvante. Pour la première fois, les deux hommes se livrent complètement et se mettent à nu, chacun exprimant ses rancoeurs envers l’autre sans prendre à partie qui que ce soit d’autre. Une séquence où les masques tombent définitivement, et où les enjeux moraux sont quelque peu rebattus, dans le sens où en même temps que Xan exprime un désespoir bien réel en partie dû au choix d’Antoine de ne pas permettre l’installation d’éoliennes sur ses terrains, qui le condamne à vivre éternellement cette vie qui le rend fou, son racisme le plus crasse explose sauvagement. Si elle est virtuose, la scène est terrible car elle scelle les destins des protagonistes qui sont dans la pire des impasses. Chacun est persuadé qu’il est chez lui et que son intérêt prévaut sur l’autre, la seule « solution » possible est dramatique et marque le retour à l’état de « bête ». L’autre plan séquence revisite un classique bien connu du drame français, une dispute entre une mère (Marina Foïs) et sa fille (Marie Colomb). Au-delà des prestations exceptionnelles des actrices, c’est la dynamique de la mise en scène de ce plan-séquence qui impressionne. Avec sa caméra, Rodrigo Sorogoyen capte l’énergie qui s’en dégage et le crescendo dans la violence des propos, jusqu’à une forme de chaos quand il ne cadre plus le personnage qui serait habituellement cadré dans ce genre de scène. Le procédé est très déroutant mais s’avère judicieux tant il réinvente ainsi une scène vue mille fois mais qui avait rarement semblé aussi juste.

Rodrigo Sorogoyen utilise ainsi une véritable virtuosité de façon tout à fait subtile, trouvant le dispositif technique le plus juste pour ce qu’il souhaite raconter. Que ce soit ce plan de fin qui colle au visage de Marina Foïs avec tant de sens, ou ce travelling dément dans la forêt, avec les frères suivant Antoine qui disparaissent et réapparaissent, créant une tension vraiment palpable, tout dans As bestas est à sa place, sans trop en faire. Ou du moins sans donner l’impression d’en faire, car derrière le réalisme qui transpire de l’écran, c’est un travail de cinéaste-orfèvre. Un cinéaste qui confirme par ailleurs qu’il est un directeur d’acteurs assez exceptionnel. Il est clair qu’il se facilite la tâche en réunissant des actrices et acteurs du calibre de Marina Foïs, Denis Ménochet et Luis Zahera, mais il leur offre des prestations qui resteront comme des sommets dans leurs carrières respectives. Ils dégagent tous une intensité, et surtout une vérité, tout en révélant des personnages extrêmement complexes. Il en ressort quelque chose de brut et raffiné à la fois, et ces trois là, ainsi que l’ensemble des personnages secondaires, participent à faire d’As bestas une oeuvre assez unique et très impressionnante. Une oeuvre qui parvient à capter intelligemment la profonde injustice qui régit les rapports humains, et qui met le doigt sur des questionnements moraux délicats au lieu d’opposer simplement le bien et le mal. Rodrigo Sorogoyen, par la somme de ses talents, prouve ici non seulement qu’il est aujourd’hui un des plus grands réalisateurs en activité en Europe, mais qu’il possède un regard rare et précieux sur la condition humaine.

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En résumé

De film en film, Rodrigo Sorogoyen affirme son talent autant que sa singularité. Avec As bestas, il réinvente littéralement le genre du thriller rural pour jouer avec les attentes du spectateur, lui faire vivre deux heures sous pression et livrer un instantané virtuose du mal qui ronge l'âme humaine, de la plus crasseuse à la plus noble.
9
10

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