Antiviral – Critique

Accueilli aussi fraichement que les premiers films de son père il y a 35 ans, Anitiviral de Brandon Cronenberg, fascinante parabole sur la starification 2.0, est un film de son époque noire, glacée et destructrice. C’est l’œuvre d’un jeune cinéaste qui s’affirme déjà en héritier tout en développant son langage propre pendant que David vogue vers d’autres destinations tout aussi passionnantes.

Il faut se faire une raison, David Cronenberg n’est plus le cinéaste qu’il était. Il a muté, s’est embourgeoisé, et il explore aujourd’hui d’autres terrains que celui de la chair, lui préférant définitivement celui de l’esprit tout en évoluant à une plus grande échelle. Il avait ses détracteurs hier, il en a d’autres aujourd’hui, parions que demain ce sera la même chose. Aujourd’hui c’est son fils Brandon Cronenberg qui plonge dans le grand bain, doublement car il présentait lui aussi son premier film à Cannes, dans la catégorie Un Certain Regard. Antiviral, sur le papier, est un film signé Cronenberg, c’est une évidence. Les thèmes si chers au cinéma du père sont présents mais plutôt que de se complaire dans l’hommage ou la redite, Brandon Cronenberg développe déjà son propre discours, son propre point de vue, autant au niveau de la narration que de la mise en images qui tranche littéralement avec celle de son géniteur. Et s’il fallait vraiment leur trouver un point commun définitif, c’est qu’ils ne cherchent ni l’un ni l’autre à faire vivre quelque chose d’agréable au spectateur. Antiviral nous place précisément face à nos pires faiblesses et filme notre monde tel qu’il l’est déjà, déshumanisé, vampirique et anthropophage.

Bien entendu, Antiviral n’est pas un film parfait, il en est même loin. Entre de gros passages à vide, des séquences étirées plus que de raison et une tendance à vouloir trop en mettre de peur que ce soit la dernière fois, on y trouve les défauts inhérents aux premiers films. Mais ils sont si maigres face à l’expérience proposée par Brandon Cronenberg. Déjà en 2008 dans son court métrage Broken Tulips, il racontait l’histoire d’un type qui se faisait implanter l’herpès d’une star qu’il idolâtrait pour créer une connexion avec elle. Avec Antiviral il pousse l’expérience encore plus loin et sous forme de dystopie, livrant le portrait d’un monde digne d’une société post-apocalyptique et retrouvant ses plus bas instincts animaux. La société d’Antiviral est une société dégénérée dans laquelle les fausses idoles, ces stars dont le seul fait d’armes est d’être une célébrité, ont pris une telle importance que les fans aveugles rêvent de s’implanter la moindre de leurs infections. Cette idée pas si saugrenue n’est finalement qu’une dérive glauque de ces bagarres pour récupérer un pauvre tshirt puant la sueur lors d’un concert ou une culotte de Madonna, une dérive tout à fait réaliste. Mais ce n’est finalement qu’un aspect de la société que dépeint Brandon Cronenberg, le plus triste étant ces restaurants qui servent des morceaux de viande toute grise, matière repoussante reconstituée à partir de cellules de stars. Le cannibalisme 2.0, cette société en apparence évoluée, car illustrée selon les codes du cinéma d’anticipation façon THX 1138, n’a en fait qu’opéré un retour au comportement primaire. Manger un steak de cellules de son idole, c’est comme manger le cœur de son ennemi pour espérer y gagner sa force. Antiviral semble réinventer, derrière un aspect légèrement déjà vu (et en apparence surtout), les grands thèmes du cinéma d’horreur et fantastique, comme le fit son père à ses débuts. Et si les motifs, un certain traitement (les films de David Cronenberg, avant que la critique ne décide de retourner sa veste et de l’adouber « auteur », étaient qualifiés de « froids et sans émotion » comme ceux de son fils aujourd’hui) et une propension à utiliser le genre pour exprimer un discours philosophique, sont marqués dans les gênes du fils comme rarement chez un enfant de réalisateur, ils ne parlent finalement pas de la même chose. Dans Antiviral, ce n’est pas une étude de la chair en soi, il n’y a rien de très sexuel à l’exception de la jouissance bizarre que procure l’inoculation d’une maladie. Chez Brandon Cronenberg la chair est morte, la chair es froide, elle est une marchandise plus qu’une entité. Du moins jusqu’à son final qui, lui, rend enfin l’hommage attendu au père.

Le cinéma de Cronenberg père est ancré dans la chair du fils, et c’est un peu la « nouvelle chair » qui prend vie en dehors du cadre de l’écran tandis qu’à l’intérieur se construit la vision d’un authentique metteur en scène. Antiviral est l’un des premiers films les plus stupéfiants découverts cette année-là, le second à Cannes avec l’incroyable Les Bêtes du Sud sauvage. C’est l’œuvre d’un jeune réalisateur qui cherche clairement à prolonger les travaux de son père avant que ce dernier ne bifurque, et notamment la synthèse Vidéodrome qui tient clairement le rôle de film matriciel. Infections, manipulation, société secrète, utilisation des médias de sa génération, des codes de l’horreur et du thriller, un acteur principal à la gueule immédiatement identifiable, débordements gores et steampunks, tout l’héritage cronenbergien est là. Et preuve que tout cela fonctionne à différentes échelles, le choc le plus brutal du film n’est pas cette image terrible d’une masse de chair à visage humain baignant dans un appareil industriel, mais bien ce final présentant la nouvelle forme de virus. Las, pour Brandon Cronenberg notre monde est déjà condamné par les dérives grotesques de l’idolâtrie de figures éphémères, ces nouvelles divinités auxquelles il faudrait ressembler, par la toute puissance d’une bourgeoisie dégénérée. Antiviral est un film froid, c’est un fait, mais c’est surtout un film triste et qui n’ouvre sur aucune issue positive, une œuvre hautement crépusculaire derrière ses apparats cliniques. Porté par l’impressionnant Caleb Landry Jones, gueule de cinoche comme on n’en fait plus beaucoup et qui par sa silhouette et son teint fantomatiques permet au discours de se tenir, Antiviral est également une réussite formelle assez étourdissante. Jamais loin de la pose, mais toujours en accord avec son discours sur les apparences et les fausses idoles, le film bénéficie d’une mise en scène extrêmement travaillée que ce soit dans ses longs plans fixes exploitant avec brio la géométrie des décors ou dans ses moments d’hystérie qui rappellent parfois un autre « cronenbergien », Shinya Tsukamoto, et d’une photographie magnifique signée Karim Hussain (génial réalisateur de l’extrême Subconscious Cruelty). De même, sa bande son entre compositions atmosphériques et débordements industriels apporte sa contribution à la sensation de malaise que laisse le film. Généreux jusqu’à être parfois maladroit, infecté par le cinéma du papa sans tomber dans la copie, bourré de réflexions aussi riches que déstabilisantes, d’images puissantes, et ouvertement pessimiste (voire misanthrope dans une certaine mesure), Antiviral est un de ces premiers films qui marquent la naissance d’un auteur pas comme les autres. Et les réactions diamétralement opposées qu’il a engendré en attestent. Peut-être qu’un jour il remettra une palme d’or aux héritiers des frères Dardenne et alors la critique révisera son jugement sur ses œuvres de jeunesse, mais en attendant Brandon Cronenberg a signé un premier film suffisamment prometteur pour devenir une des grosses valeurs à suivre.

3.5

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