Antiporno – Critique

Critiques Films
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Entre productions « alimentaires » généralement adaptées de mangas pour obtenir un succès populaire et délires toujours plus radicaux et perchés, Sion Sono a accepté une commande bien spécifique du légendaire studio Nikkatsu, qui distribue plusieurs de ses films depuis des années. Une occasion pour lui de livrer son film le plus fou depuis bien longtemps. Antiporno est un film sous forme de labyrinthe mental plus qu’un simple hommage ou reboot du pinku eiga. Une œuvre insaisissable, d’une densité qui frise avec l’indigestion, et sans aucune limite.

Étant donné le rythme de production qu’il s’impose depuis quelques temps, on pouvait craindre qu’Antiporno ne se situe pas dans le haut du panier de la filmographie de Sion Sono. Cela ne serait pas une première, à l’image de certaines de ses dernières créations, très faiblardes. Il s’agit d’un pur film de commande de la Nikkatsu qui fête les 45 ans de la vague « roman porno » (appellation des pinku eigas du studio, des films à tendance érotique produits dans les années 70) en invitant 5 réalisateurs : Hideo Nakata, Akihiko Shiota, Kazuya Shiraishi, Isao Yukisada et Sion Sono. Ce dernier est d’ailleurs en terrain connu, dans la mesure où il a réalisé des pinkus pornographiques dans les années 80. Avec des contraintes budgétaires et de temps de tournage imposées par le cadre du roman porno, il se livre à un exercice de style autour de l’art et de la femme. Des sujets qui ne lui sont évidemment pas étrangers, Antiporno renvoyant volontiers à certains de ses films les plus importants, de l’immense Love Exposure à Guilty of Romance, en passant par Strange Circus. Son « roman porno » se situe dans cette veine, mais également dans celle de Why Don’t you Play in Hell?. Le poète se montre espiègle et, sous couvert de caresser le spectateur masculin primaire/primate dans le sens du poil avec une imagerie érotique, accouche d’un vaste plaidoyer pour la Femme. Un roman porno féministe serait-il envisageable ? C’est en tout cas l’idée.

AntipornoUn élément qui caractérise le cinéma de Sion Sono, du moins dans ses œuvres les plus intéressantes, c’est son absence de cadre. D’une forme de chaos, et donc de confusion voire d’incompréhension chez le spectateur, va naître une réflexion. Comme si l’inconscient bouillonnant d’un peintre balançant de la peinture sur une toile jusqu’à ce qu’en émerge quelque chose. C’est précisément le mode de construction d’Antiporno, assemblage presque lynchéen d’idées foutraques qui va prendre tout son sens dans les ultimes minutes, dans un ensemble extrêmement compact d’1h15. Une forme de bordel (dés)organisé très ludique, qui vient s’amuser avec les attentes du spectateur, déboulonner ses certitudes en espérant provoquer une prise de conscience. Ainsi, Sion Sono va projeter des images dont l’objectif premier sera d’évoquer toutes les formes de privation de liberté des femmes dans la société japonaise, même si sa réflexion peut s’étendre au reste du monde à travers l’illusion de liberté bâtie par l’homme. Images de réponse policière à des manifestations, images de la nudité féminine exploitée jusqu’au grotesque sous couvert d’une expression artistique (voir le traveling en lumières diffuses de l’ouverture, tournant en dérision une certaine esthétique du cinéma érotique), mais plus largement, une vaste démonstration de la domination masculine qui ne laisse à la femme que l’unique choix d’être sa servante : soit la pute délurée, soit la soumise aux bonnes mœurs. Le réalisateur emploie pour cela la stratégie du choc et une démonstration par l’absurde, utilisant volontiers procédés surréalistes.

Un visage brisé par les éclats d’un miroir, un corps qui se fond dans un déluge de peinture multicolore, une mystérieuse scie circulaire qui découpe le plafond (et donc la structure, la cohésion) de la cellule familiale, un lézard enfermé dans une bouteille pour le priver de sa liberté… Sion Sono multiplie les symboles jusqu’à l’overdose. Prenant visiblement un grand plaisir à hurler son propos sur pellicule, quitte à s’aliéner les profanes qui découvriraient cet auteur adepte de la nudité frontale et de la perversion, il va abattre le quatrième mur pour faire plonger son film dans un tourbillon labyrinthique. Une équipe de tournage apparait, puis une scène de théâtre, les actrices deviennent le miroir de leur personnage et les rôles vont s’inverser jusqu’à effacer tout point de repère. Derrière ce qui n’aurait pu être qu’une gentille récréation, Antiporno déborde d’idées et s’inscrit dans la droite lignée des œuvres les plus fortes de l’auteur qui parvient avec asséner un discours grave de façon extrêmement ludique. Et hystérique.

AntipornoÉvidemment, Antiporno fait la part belle aux femmes, qui investissent tout l’écran et laissent exprimer leur soif de liberté. Tandis que les représentations masculines sont renvoyées à l’équipe de tournage (une bande de techniciens désagréables dont la seule activité est d’imposer des décisions aux actrices, et donc aux femmes) et à la figure du père, monument d’hypocrisie assoiffé de sexe et qui cherche à imposer par la force une morale impossible à ses enfants. Le film est bâti sur la notion de dualité, illustrant ainsi l’aberration du modèle de société imposé par l’homme. Une fois de plus, Sion Sono touche à quelque chose de fondamental dans son éternelle étude de l’éclatement de la structure familiale traditionnelle et dans ses portraits de femmes. Derrière une apparence un brin racoleuse au premier abord, il écrit une nouvelle forme de poème ponctué d’icônes classiques. Un moment d’hystérie porté par l’interprétation outrancière d’Ami Tomite et une ode à la prise de conscience et de pouvoir de la femme japonaise, doublée d’une fable caustique lorsqu’il aborde la création artistique et son interprétation par les « experts ».

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