American Sniper – Critique

Critiques Films
4.5

Récupéré par tous les bords politiques qui y projettent leur propre vision, pour l’encenser ou l’assassiner, American Sniper est un film essentiel dans la longue carrière de Clint Eastwood. Un film à travers lequel il réaffirme son propos contre l’intervention américaine en Irak, tout en prenant le recul nécessaire et parfois très casse-gueule afin de livrer un exercice de style dénué d’engagement politique ou moral. En mettant en scène le personnage de Chris Kyle, c’est à la dissection de la mécanique interne du cerveau d’un soldat, mais également d’un tueur, qu’il se livre.

Apologie d’un assassin, hagiographie d’un héros, ode à un lâche, spot de recrutement pour l’armée américaine… tout et son contraire a été dit et écrit sur American Sniper, succès fulgurant au box-office US qui entraîne comme toujours des regards louches. Et d’autant plus quand ce type de film, très contemporain dans son approche et son contenu, questionne de façon aussi frontale le fonctionnement d’un soldat, dont le métier est de tuer, et par extension le rapport du spectateur à l’environnement militaire. La question de la morale est posée immédiatement par Clint Eastwood, dès les premières minutes. Une séquence fondamentale, sur laquelle il reviendra d’ailleurs plus tard, qui balaye d’un revers de main les accusations un peu bêtes concernant une quelconque apologie. On y comprend que Chris Kyle, pour protéger des soldats américains, n’a pas d’autre choix que de tuer un enfant. Cela donne-t-il envie de s’engager ? Certainement pas. Mais cela pose de vraies questions.

L’approche très sèche de Clint Eastwood, dont l’image de l’inspecteur Harry lui colle tellement à la peau qu’elle semble influer sur toute approche critique de ses travaux, tient un rôle majeur dans le malaise que peut créer American Sniper. Une approche par ailleurs surprenante pour un réalisateur qui peut avoir tendance à en faire trop dans l’emphase, et qui ici se passe d’enrobage musical afin de ne jamais appuyer la dramaturgie. Son film est tout simplement le portrait d’un homme qui marche dans les traces de son père, élevé dans le culte des armes à feu, dans celui de la violence comme réponse à tout, dans l’amour inconsidéré pour la patrie, et les conséquences de cette nature, et de cette éducation. Il avait presque un fusil dans son berceau, il n’a pas raté la première occasion d’aller mettre en pratique son entraînement militaire, à savoir partir tuer pour « protéger la nation américaine » et a fini tristement seul, tué par un américain sur le sol américain. American Sniper montre, logiquement, que Chris Kyle fut élevé au rang de héros. Mais le film n’en fait pas un héros. Bien plus subtilement, il cherche à dresser le portrait de l’homme que cette nation a érigé en héros. Et c’est là un point fondamental, car Clint Eastwood, le républicain convaincu, voire engagé, joue avec cette notion.

Et il le fait avec une telle distance que son film, fruit d’un développement qui porte encore la marque du point de vue de Steven Spielberg 1)Steven Spielberg devait réaliser le film avant d’abandonner pour cause de budget trop serré par rapport à sa vision, se prête très facilement à la récupération. Il est tout à fait possible d’y voir une œuvre de propagande, comme il l’est tout autant d’y voir tout l’inverse. Neutralité absolue et tentative de coller au plus près de la réalité, tout en gardant en tête qu’il s’agit avant tout de cinéma et qu’American Sniper n’est pas un documentaire. A travers l’histoire de ce fou de guerre, qui a tué 160 personnes protégé par son drapeau, Clint Eastwood pose la question de l’engagement militaire, de la nécessité de tuer, de la nature profondément dérangée de certains soldats, mais également de la réalité du terrain et de ce que cela implique dans le rapport du peuple à ces soldats qui risquent leur vie et prennent celle d’autres au nom d’une guerre dont ils n’ont aucune conscience des tenants et aboutissants.

Dans un sens, American Sniper n’est pas très éloigné de tous ces grands films de guerre qui ont abordé les répercussions humaines d’un engagement militaire. A la différence près que Clint Eastwood approche l’exercice de façon très moderne, avec une intensité que ses 84 ans n’affectent jamais, bien au contraire. Le film ressemble parfois à la rencontre entre Démineurs et Stalingrad, dopée par une mise en scène époustouflante qui, pour rester lisible, ne sacrifie pourtant rien de son énergie. Un véritable tour de force sur ce point, qui rend l’exercice spectaculaire et d’autant plus fascinant. Mécanique des snipers, entraînement, occupation et sécurisation de lieux hostiles, rencontres aléatoires avec les habitants des lieux, assauts, duels de snipers… Clint Eastwood propose une large vision des évènements à travers une approche méthodique, détaillée, et un sens de la narration tout simplement divin. La beauté de la chose tient pourtant dans le portrait, simple, sans fioritures, et pourtant d’une complexité étonnante, de Chris Kyle. American Sniper aborde intelligemment les valeurs de cet homme, dont le désir de tuer finira par tout emporter sur son passage, y compris ses valeurs dont celle, évidemment, de la famille. Cet « américain modèle », aspirant à bâtir son univers « femme-enfants-travail », trouvera une autre famille via la guerre. Une famille qui l’éloigne de l’autre, finit par l’exclure, et qui lui laissera des blessures impossible à cicatriser. Et qu’importe qu’il soit devenu le héros d’un peuple, American Sniper est le portrait d’un héros dont l’héroïsme guerrier le pousse vers une forme de solitude.

Difficile dès lors d’y voir une quelconque apologie. Car le héros, à son retour, vivra dans la terreur post-traumatique, peinera à trouver un équilibre avec sa femme et ses enfants, et ne fera finalement que s’éloigner de ses idéaux. Le prix à payer pour assouvir sa soif de tuer sous prétexte de servir son pays. Le chien de berger s’est transformé en loup, pour finir comme un chien errant. Pourtant, Client Eastwood laisse le jugement au public et ne s’avance pas plus que cela. Il égraine des faits, presque froidement, montre des actes et leurs conséquences, mais ne les excuse ni ne les condamne, l’ensemble n’étant qu’une succession de choix motivés par des raisons discutables, ou pas.

Ce qui peut agacer reste le respect que le film éprouve pour cet homme qui a tué tant de ses semblables. Un respect pourtant essentiel, car dans son monde, qui ne dépassait pas le cadre d’un champ de bataille, Chris Kyle ne faisait que remplir sa mission. Et finalement, peu importent les motivations derrière ses actes. S’il n’avait pas rempli cette mission, un autre l’aurait fait à sa place. Ce n’est donc pas l’histoire d’un Captain America, mais bien celle d’un sniper américain, virtuose de son « art » et qui payera le prix fort, comme si le karma s’invitait de façon ironique dans son histoire. Si American Sniper est si puissant, c’est également grâce à la prestation remarquable de Bradley Cooper, cet acteur moyen capable de petits miracles lorsqu’il est entre les mains d’un grand directeur d’acteurs. Impliqué comme jamais – c’est lui qui porte le projet d’adaptation depuis le départ – il livre une prestation toute en nuances, illustrant à merveille la folie qui habite les yeux de son personnage. Tout comme sa lente descente aux enfers, en même temps qu’il devenait le héros dont il ne rêvait pas vraiment, et qu’il acceptait le destin se dessinant devant lui. Nul doute qu’avec American Sniper, Clint Eastwood prouve à qui en doutait que le géant est loin de s’endormir.

References   [ + ]

1. Steven Spielberg devait réaliser le film avant d’abandonner pour cause de budget trop serré par rapport à sa vision
4.5

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