Air Doll – Critique

Critiques Films
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Considéré comme une œuvre mineure dans la filmographie du cinéaste de Nobody Knows et Tel père, tel fils, Air Doll mérite une seconde chance. Hirokazu Koreeda signe un film émouvant qui parvient, à travers un prisme intimiste, à tutoyer des thèmes universels via un traitement atypique.

En février 2000, Yoshiie Goda publie «The Pneumatic Figure of a Girl» un manga d’une vingtaine de pages publié dans le magazine Big Comic Original. Peu de temps après sa découverte qui l’a particulièrement ému, le réalisateur Hirokazu Koreeda achète les droits en vue d’une future adaptation cinématographique. À l’hiver 2001 le cinéaste dispose d’un traitement qui devra attendre huit ans pour voir le jour sur grand écran, avec le soutien de ses fidèles producteurs Hijiri Taguchi et Toshiro Uratani. Si le réalisateur continue également d’assurer le montage, il confie la photographie au taïwanais Ping Bin Lee (In the Mood for Love), les décors à Yohei Taneda (Kill Bill) et les effets spéciaux à Tomo’o Haraguchi (Gamera, gardien de l’univers) et Hajime Matsumoto (Ring). Katsuhiko Maeda de World’s End Girlfriend se charge de la bande originale. Le réalisateur confie le rôle principal de la poupée Nozomi à l’actrice sud coréenne Bae Doona dont il apprécie les prestations dans Take Care Of My Cat et Barking Dog. Arata, qui avait déjà collaboré à deux reprises avec Hirokazu Koreeda sur After Life et Distance, hérite du personnage de Junichi l’employé du vidéo club. Tandis que Itsuji Itao décroche le rôle de Hideo le propriétaire de Nozomi. Joe Odagiri et Junko Fuji rejoignent également la distribution. Le tournage a lieu à Tokyo pour un budget équivalent à 1,130,635 dollars. Narrant l’histoire d’une poupée gonflable prenant vie et découvrant le monde des humains, Air Doll permet à Koreeda de renouer avec l’aspect irréel et surréaliste qui animait certaines de ses œuvres de jeunesse dont After Life, mais sous un jour plus féerique. Si le sujet du film laisse augurer d’une œuvre décalée, pour ne pas dire gonzo, l’approche du réalisateur amène le film à emprunter une autre voie.

Le premier acte qui décrit le quotidien de Hideo avec sa poupée Nozomi, et son éveil à la vie, permet au cinéaste de renouer avec le pouvoir d’évocation des effets spéciaux, trop souvent mésestimé par de nombreux cinéastes contemporains. Le spectateur est amené à découvrir progressivement chaque partie du corps prendre vie à travers un découpage simple mais extrêmement méticuleux, favorisant l’immersion de ce dernier dans l’univers du film. La poupée prenant par la suite son indépendance vis à vis de Hideo. La découverte de Tokyo par Nozomi repose sur l’émerveillement enfantin de cette dernière. Dans le rôle titre, Bae Doona, comédienne récurrente de Bong Joon Ho et des sœurs Wachowski, propose un jeu d’une sensibilité à fleur de peau, reposant en grande partie sur l’expressivité de son regard et sa gestuelle de moins en moins mécanique au fur et à mesure de l’avancée du film. Une démarche qui permet à la comédienne ainsi qu’au réalisateur de mieux cerner l’innocence du personnage. Une innocence que l’on retrouve également à travers la réalisation qui épouse le point de vue de Nozomi. Hirokazu Koreeda opte pour une caméra à sa hauteur, une lumière douce et chaleureuse, ainsi que de nombreux travellings latéraux et des valeurs de plan de plus en plus rapproché, à mesure que son humanité et ses sentiments pour Junichi sont de plus en plus forts. La découverte du monde des humains par Nozomi s’effectue à travers deux axes. Le premier est sa rencontre avec trois femmes, de différents âges, représentant chacune une étape de la vie à laquelle elle pourrait être confrontée si elle était humaine. Cependant, plutôt que d’adopter leurs points de vues, Nozomi préfère profiter de la vie et accepter la naissance de ses sentiments quand l’une d’entre elle se force à les nier.

Le second concerne son travail dans un vidéo club et son amour pour Junichi. Le réalisateur profite de l’occasion pour y glisser l’importance du cinéma comme ouverture sur le monde, tout en créant une dynamique romantique qui trouve son apogée lorsque Junichi donne son souffle pour regonfler Nozomi après que cette dernière se soit coupée. L’évidente portée symbolique de cette scène, qui pourrait sombrer dans la lourdeur voire la niaiserie, fonctionne à merveille en partie grâce à la sobriété dont Koreeda fait preuve à l’égard de cette scène, mais aussi par la croyance envers les images qu’il filme. La réussite de ces parti-pris casses gueules sur le papier, se traduit par l’émotion que suscite cette histoire. Si Air Doll aborde un sujet classique à de nombreuses fictions japonaises, la solitude urbaine, son traitement poétique, terme pour une fois totalement justifié, et l’importance accordée aux sentiments amoureux le rapprochent de deux autres artistes nippons. L’écrivain Haruki Murakami et le réalisateur Makoto Shinkai avec lesquels Air Doll entretient de réelles correspondances narratives et thématiques. Bien qu’inscrit dans un contexte typiquement japonais, le film de Koreeda peut être vu comme une relecture moderne de Pinocchio. À l’instar du personnage imaginé par l’écrivain italien Carlo Collodi, Nozomi cherche à avoir un cœur pour devenir humaine, de la même manière que le pantin de bois cherchait à devenir un vrai petit garçon. Une quête qui la mènera à retrouver son créateur, que le réalisateur compare au docteur Frankenstein, dans une scène n’étant pas sans rappeler le mal aimé A.I. de Steven Spielberg.

Il est à noter que Nozomi et la découverte de ses origines annonce le personnage de Sonmi-451 qu’interprètera Bae Doona trois ans plus tard dans Cloud Atlas. L’impossibilité pour Nozomi à devenir humaine la poussera à commettre un acte irréparable. L’issue tragique du récit, et le rêve brisé de son protagoniste principal finit par cueillir le spectateur bien après le générique de fin. La réussite majeure de Air Doll réside dans sa faculté à émouvoir le spectateur à partir d’une histoire qui à priori ne prédisposait pas une telle approche.

Porté par son excellente interprète et le talent de son réalisateur, Air Doll est une très belle réussite qui réussit l’exploit de revisiter de manière originale un très vieux mythe via une approche sensible et très humaine, à la hauteur de la mélancolie cotonneuse de son sujet. Une petite merveille qui mérite d’être redécouverte.

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