À ceux qui nous ont offensés – Critique

Critiques Films
3.5

Pour son premier long métrage de fiction, le réalisateur britannique Adam Smith se penche sur un récit shakespearien prenant pour cadre une communauté de gens du voyage vivant en marge de la société. Portée par l’énergie des Chemical Brothers et d’un Michael Fassbender éblouissant, À ceux qui nous ont offensés est une œuvre à la fois classique et singulière prouvant une nouvelle fois la vitalité du cinéma anglais.

Adam Smith gagne à être connu. Depuis des années, il est le collaborateur de l’ombre des Chemical Brothers. C’est lui qui a mis en scène nombre de leurs clips, certains shows et le film « documentaire » Don’t Think. Avec À ceux qui nous ont offensés, il signe son tout premier long métrage de fiction, mettant en scène un scénario signé Alastair Siddons, auparavant réalisateur d’une poignée de films qui n’ont pas beaucoup fait parler d’eux, dont deux documentaires. Selon le scénariste, le film était dans un premier temps envisagé comme un documentaire, avant de se transformer en une fiction totale permettant de toucher à une plus grande universalité. Prenant pour cadre une communauté en marge du système, ici les gens du voyage, À ceux qui nous ont offensés ne tombe pas dans la redite du cinéma de Kusturica ou Gatlif pour créer son propre univers et en faire le décorum d’une grande tragédie familiale. Entre clichés et éléments piochés dans la véritable histoire d’une famille ayant semé la terreur dans les Cotswolds, Adam Smith va bâtir un récit à la fois très archétypal et suffisamment original pour maintenir un intérêt constant. Avec une narration plutôt ramassée qui ne s’embarrasse pas de détails superflus, il va traiter d’une multitude de thématiques concentrées autour de cette idée de communauté régie par ses propres codes sociaux et moraux. Au centre du propos, la notion d’héritage et les relations père-fils. Et ce à deux niveaux. D’un côté le patriarche, incarné par Brendan Gleeson, aux croyances archaïques. De l’autre son fils, as du volant incarné par Michael Fassbender, ayant souffert d’un manque d’éducation « normale » et qui souhaite apporter une vie meilleure à son propre fils. Et au milieu, le fils en question, héritier final d’une lignée malade et ne sachant plus vraiment qui il doit suivre. C’est clairement du côté de cet aspect tragédie familiale qu’À ceux qui nous ont offensés se montre le plus puissant et intense. Tout simplement car il s’appuie sur une forme de désespoir entraîné par le contrôle total qu’opère un père sur son fils, ayant brisé sa culture afin qu’il ne puisse s’émanciper. La beauté de la chose tient dans la petite étincelle qui brille dans le regard et l’esprit de Michael Fassbender, homme à la fois brisé et nourrissant de grands espoirs pour sortir d’une situation immuable.

A ceux qui nous ont offensésÀ ceux qui nous ont offensés n’est jamais aussi fort que quand il scrute le visage de cet homme. Celui-ci s’inscrit dans un parcours vu maintes fois au cinéma, à savoir celui du renégat, le bandit qui cherche à rentrer dans le droit chemin mais dont le karma est tellement mauvais qu’il n’a plus vraiment d’espoir. Adam Smith aborde l’exercice de façon assez naturaliste, dans un style très énergique et très « britannique » dans son utilisation du scope. Précis dans son découpage, le film colle du mieux que possible au « réel » et avance avec dynamisme. Une rythmique qui se voit parfois brisée par des séquences d’action libératrices, des poursuites en bagnole superbement mises en scène et qui sont présentes autant pour redynamiser la narration que pour illustrer les moments de lâcher-prise du personnage de Michael Fassbender. Des moments où sa liberté prend le pas sur ses obligations envers le diktat patriarcal. Mais qui paradoxalement démontrent qu’il n’y a que dans le crime, et donc dans l’ombre du père, que ce personnage s’épanouit réellement. C’est toute la force et la finesse du film que de dépeindre cette dualité impossible, celle d’un homme tellement peu sur de lui de par son absence d’éducation qu’il ne sait choisir entre la vie rangée et le droit chemin incarnés par son épouse (très touchante Lyndsey Marshal) et la tradition de la communauté incarnée par son père et ses protégés. À ceux qui nous ont offensés se penche également sur les différentes discriminations dont peuvent être victimes ces communautés de gitans et les mythes qui les entourent, et notamment la difficulté que cela entraîne pour s’extirper d’un tel mode de vie et devenir sédentaire. Quand acheter une maison ou simplement un chiot pour son enfant devient un véritable combat perdu d’avance. Tout le film est une sorte de combat, une opposition permanente, entre fuite et affrontements. Et ce jusqu’à une forme d’apaisement presque onirique dans le dernier acte.

A ceux qui nous ont offensésS’il se dégage de l’énergie d’À ceux qui nous ont offensés, il en ressort également beaucoup de poésie. Une poésie maladroite, avec des mots issus d’un vocabulaire bancal, peu harmonieuse mais tout de même touchante. Et si le film peut parfois manquer de souffle ou de finesse, choses qu’on pourra pardonner à un premier essai de cet acabit, la rencontre entre une forme de polar porté par des personnages en marge, parfois drôles et souvent tragiques, et la puissance de la tragédie typiquement shakespearienne, où les liens du sang finissent par mener au chaos, est étonnante. Brendan Gleeson y est impérial en chef de clan effrayé par le monde moderne et l’aliénation qu’il peut représenter, mais c’est clairement Michael Fassbender qui impressionne. À ceux qui nous ont offensés et ses relents bibliques sont une preuve supplémentaire de l’envergure de cet acteur hors du commun, capable de s’impliquer à 200% dans les projets qu’il choisit, et qu’il s’agisse d’un blockbuster pété de thunes ou de productions plus modestes telles que celle-ci. Malgré sa froideur naturelle, l’humanité qu’il apporte à son personnage le rend magnifique. Et Adam Smith a parfaitement su exploiter cette performance. De bien beaux débuts dans la cour des grands.

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