3 Billboards : les panneaux de la vengeance – Critique

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4.5

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Près de 10 ans après son formidable Bons baisers de Bruges, le britannique Martin McDonagh retrouve la puissance évocatrice de son cinéma avec 3 Billboards : les panneaux de la vengeance. Le film, qui a déjà remporté quatre Golden Globes, propose une autopsie de l’Amérique comme on n’en voit rarement au cinéma. Quelque part dans les traces des frères Coen, et ce n’est pas un hasard si l’actrice Frances McDormand et le compositeur Carter Burwell sont de la partie.

Avant d’arriver au cinéma avec Bons baisers de Bruges, comédie noire qui sortait des entiers battus de façon très originale, Martin McDonagh était metteur en scène de théâtre. Une activité qu’il n’a jamais vraiment quittée et dans laquelle il excelle. C’est sans doute ce qui explique sa capacité à tirer le meilleur de ses acteurs, y compris quand il s’égare quelque peu comme dans le sympathique mais anecdotique 7 psychopathes. Cette année, il est de retour avec 3 Billboards : les panneaux de la vengeance, ou « Three Billboards Outside Ebbing, Missouri ». Rien d’exceptionnel en apparence dans cette histoire de mère courage qui met en place un stratagème pour « venger » la mort de sa fille. En apparence seulement. Car 3 Billboards : les panneaux de la vengeance, à l’image du premier long métrage du réalisateur, est un film qui échappe à toutes les conventions. Un prolongement d’une œuvre finalement très cohérente entamée avec le court métrage Six Shooter. Une œuvre qui mélange très habilement le drame très dur, la comédie féroce, et une certaine réflexion sur l’état du monde qui entoure et écrase des personnages toujours très touchants. C’est pourquoi l’œuvre de Martin McDonagh est à rapprocher de celle des frères Coen, les auteurs les plus lucides sur le sujet. Un rapprochement qui prend encore une toute autre dimension avec 3 Billboards : les panneaux de la vengeance. D’abord par la présence en tête d’affiche de l’immense Frances McDormand, oscarisée en 1997 pour sa prestation dans le chef d’œuvre Fargo. Ensuite par celle, plus invisible mais tout aussi essentielle, de Carter Burwell, le compositeur attitré des frangins et de Martin McDonagh sur ses trois films. Mais surtout pour ce qui se dégage du film. Une sensation de neo-western qui pose un regard sans filtre sur les racines d’une Amérique bâtie sur des valeurs amorales. Mais sans jugement aucun, simplement à travers une galerie de personnages et des péripéties qui refusent les lieux communs, les archétypes, les chemins tout tracés et toute forme de manichéisme. Et c’est très fort.

3 Billboards : les panneaux de la vengeance

Tout commence par une errance en bagnole. Celle d’une femme qui semble brisée et qui roule devant ces fameux trois panneaux du titre. Puis tout va très vite. Ces panneaux deviennent un moyen de pression sur des forces de police visiblement inefficaces. Dès lors, on se dit qu’on sait où tout cela va mener. Cette femme forte va faire plier les autorités et rétablir la justice, ou se faire justice elle-même. Sauf que non. 3 Billboards : les panneaux de la vengeance est un film qui brille d’abord par son écriture. Le récit a beau être linéaire, la voie qu’il emprunte est génialement tortueuse. Les divers personnages qui l’habitent ressemblent à des archétypes qui éclatent en mille morceaux à la première occasion, de sorte à relancer en permanence la dramaturgie. Celui pointé comme un incapable et irresponsable se montrera sous un nouveau jour, celui qui ressemblait à un allié en colère face au système se montrera faible et influençable… les personnages créés par Martin McDonagh sont en évolution constante du début à la fin et parfois de façon très surprenante, mais toujours fruits d’une logique imparable. Ainsi, cette quête d’une mère au bord du précipice, variation au féminin d’une icône de western, ne suivra jamais la voie qui était toute tracée de l’enquête policière. C’est même tout l’inverse. Que ce soit dans son récit, ses teintes, ses motifs ou sa musique, 3 Billboards : les panneaux de la vengeance s’inscrit dans la logique d’une œuvre crépusculaire. Terme utilisé à tort et à travers depuis la sortie d’Impitoyable mais qui retrouve du sens dans cette peinture au vitriol d’une Amérique dysfonctionnelle.

3 Billboards : les panneaux de la vengeanceDans ses gestes et ses paroles, Mildred est une héritière de Bill Munny et Rooster Cogburn. Une figure traditionnelle du western, tranchante, dramatique et drôle. Intelligemment, Martin McDonagh va briser la carapace de ce personnage hors du commun campé par Frances McDormand le temps d’une séquence assez inattendue. Ce qui la rend d’autant plus bouleversante. Film construit sur des variations et des nuances, 3 Billboards : les panneaux de la vengeance va établir au fil des séquences une vaste réflexion sur un des terribles piliers de la société : la colère. Et comment, quand elle est canalisée, elle peut faire accomplir des miracles. Ou comment, à l’inverse, quand elle emporte tout sur son passage, elle ne peut que briser des vies. Cette colère s’exprime en d’infimes variations à travers tous les personnages du film, sans exception. La mère qui réclame sa vengeance, le flic qui va passer un noir à tabac, le mari qui tabasse sa femme et tant d’autres. 3 Billboards : les panneaux de la vengeance va passer en revue tout un spectre de nuances autour de la colère, à travers des schémas tantôt révoltants, tantôt tout à fait compréhensibles, mais sans enfermer ses personnages dans une seule et unique expression de cette émotion. C’est ce qui rend le film si fascinant et si surprenant.  En fin observateur du monde qui l’entoure, Martin McDonagh est parfaitement conscient de la tendance actuelle à l’indignation immédiate et irréfléchie. Et il en joue habilement avec le spectateur qui va ainsi se voir procurer des émotions contraires de sorte à se faire déstabiliser par ces personnages. Ainsi, c’est celui dépeint d’entrée de jeu comme l’immense connard du film, une ordure violente doublé d’un imbécile heureux alcoolique, qui sera le pivot émotionnel d’une séquence incroyable. Il s’agit de la scène de l’incendie du poste de police, remarquablement découpée et mise en scène, jusqu’à en devenir bouleversante. Car elle illustre à merveille l’expression la plus brutale de cette colère sourde, mais également un autre concept très présent dans le film. Celui de la rédemption, concept à l’inspiration très religieuse qui permet à l’auteur de jouer à nouveau avec les conventions. Lui qui quelques séquences plus tôt torpillait un représentant de l’église catholique. Le film a beau jongler avec des thématiques profondes et universelles, il n’oublie jamais d’être ludique et férocement drôle.

Un humour noir caractéristique de Martin McDonagh depuis son premier court métrage et qui s’exprime au moment où on l’attend le moins, parfois dans des séquences hautement dramatiques qui ne perdent pourtant rien de leur puissance. Avec ses plans iconiques, sa mise en scène complexe et d’une classe folle, les notes de Carter Burwell qui rappellent les belles envolées de True Grit et son discours très rentre-dedans, 3 Billboards : les panneaux de la vengeance est un sacré morceau de cinéma. Du cinéma un peu hors du temps tout en étant clairement ancré dans son époque en l’auscultant au scalpel pour mieux mettre en lumière ses failles. Les failles d’un système tout entier, mais avant tout celles d’une humanité quelque part perdue. Et ce même si l’auteur garde toujours une lueur d’espoir dans ce crépuscule de l’être humain, qu’elle soit morale ou non. Ce « petit » film si grand puise une partie de sa force dans des prestations d’acteurs tout simplement remarquables. Frances McDormand en tête bien évidemment, tant elle porte tout sur ses épaules et l’expression d’une rage du désespoir. Mais également Woody Harrelson, très surprenant, Sam Rockwell dans une de ses meilleures prestations, et tous les autres seconds rôles dans des variations complexes et finement ciselées. Par l’intelligence et la finesse de son récit, 3 Billboards : les panneaux de la vengeance en dit mille fois plus sur notre humanité que tant de films ouvertement sociaux ou politiques. Et en cela, ce petit film est immense.

4.5

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